World Events

Le long de la Seine, les bouquinistes tentent de conjurer le sort

PARIS — Il souffle une brise légère et Jérôme Callais s’applique à envelopper de cellophane une biographie d’occasion de Robespierre, usant d’un coup de poignet expert pour bien recouvrir sa couverture rigide en cuir bordeaux. Il positionne ensuite le livre à côté d’un imposant ouvrage sur Talleyrand, sur son stand de librairie vert foncé situé sur un quai surplombant la Seine.

Le ciel est d’un bleu éclatant et le soleil teinte de rose les faces des gargouilles du Pont Neuf, non loin de l’emplacement où M. Callais a vendu des classiques poussiéreux à d’innombrables visiteurs ces 30 dernières années.

En temps normal, il y aurait là des Parisiens et des touristes des quatre coins du monde pour s’arrêter parcourir son étalage et ceux de quelque 230 autres marchands de livres à ciel ouvert qu’on nomme “bouquinistes”, et dont les stands s’alignent sur les deux rives du fleuve sur plus de six kilomètres.

Mais avec les mesures sanitaires mises en place pour limiter la propagation du coronavirus et la progressive raréfaction des passants, l’avenir des bouquinistes pourrait bien être compromis. Ils sont nombreux à craindre de voir disparaître ce métier pluricentenaire, aussi emblématique de Paris que le Louvre ou Notre-Dame.

“On essaie d’empêcher ce bateau de couler”, dit M. Callais, qui est aussi le président de l’Association des bouquinistes. Le sexagénaire jette un regard inquiet sur l’enfilade des stands fermés sur le Quai de Conti, juste en face de la pointe de l’Île de la Cité. “Mais à cause du Covid, on n’a presque plus de clients.”

Les touristes, qui représentent une part essentielle du revenu des bouquinistes, avaient déjà déserté la ville avant le nouveau confinement. Et les mesures toujours plus contraignantes retiennent maintenant aussi les Parisiens d’aller flâner sur les quais et privent les marchands de leurs clients les plus fidèles.

Les ventes ont chuté d’environ 80 % cette année, déplore M. Callais, plongeant beaucoup de vendeurs dans une grande précarité, et particulièrement ceux qui faisaient leur pain en vendant aussi les porte-clés Tour Eiffel, les tasses à l’effigie de la Joconde et d’autres souvenirs un peu kitsch qui séduisent les hordes de touristes.

Désormais, des journées entières passent sans qu’aucun marchand ne vende quoi que ce soit. Et les chanceux ne se font guère plus de 30 euros par jour, souffle M. Callais. Plus de 80% des bouquinistes installés sur les deux quais du fleuve, entre Notre-Dame et Pont Royal, ne prennent quasiment plus la peine d’ouvrir.

“On gagne à peine de quoi manger”, soupire David Nosek. Voilà 30 ans que cet ancien ingénieur du son vend des classiques de la littérature, des peintures contemporaines et des lithographies anciennes à quelques pas du Louvre.

Avec d’autres irréductibles, il essaye de rester ouvert malgré le tarissement du flot de piétons. Mais en ce samedi d’octobre, peu avant la mise en place du nouveau confinement, il décide de plier bagage plus tôt que d’habitude, à 18 h 30. Il n’a vendu qu’un livre pour 10 euros. C’est déjà mieux que les jours précédents.

Avant le virus, il pouvait gagner jusqu’à 2500 euros par mois. Désormais, c’est à peine 400 euros, et M. Nosek doit piocher dans ses économies pour joindre les deux bouts.

Depuis octobre c’est de nouveau une aide de l’Etat pouvant aller jusqu’à 1500 euros mensuels qui permet à M. Nosek et à ses confrères de se maintenir à flot. Ils avaient déjà bénéficié d’un soutien financier aux petites entreprises en difficulté pendant trois mois au printemps.

Mais les bouquinistes veulent travailler. Ils s’accrochent pour sauver une tradition qui remonte au XVIe siècle. A l’époque, des colporteurs transportaient des “boucquains” — petits livres d’occasion — sur des chariots en bois ou dans les grandes poches de leurs manteaux et les vendaient sur le Pont Neuf.

La profession a été mise à mal au fil des siècles, et a même été interdite à maintes reprises par plusieurs rois de France. C’est au début du XIXe siècle que Napoléon Bonaparte a finalement autorisé la présence permanente des étalages sur les parapets de la Seine. Ils ont vite attiré étudiants, intellectuels et écrivains, dont Honoré de Balzac. Les stands répartis sur douze quais différents sont désormais une immense librairie à ciel ouvert contenant près de 300 000 livres.

La plupart des bouquinistes actuels sont des retraités pensionnaires qui s’adonnent à leur passion pour la collection de livres et de revues qu’ils se procurent généralement lors de successions ou chez des particuliers. De l’ancien professeur de philosophie au chanteur de punk-rock en passant par le pharmacien, les chemins qui les ont mené là sont variés.

Mais la liberté de travailler à l’air libre, sous la pluie ou le soleil, et la possibilité de se créer un univers littéraire dans un petit espace attire désormais un nombre croissant de trentenaires et de quadragénaires.

Les changements culturels affectent les bouquinistes et le marché du livre depuis bien avant la pandémie — les nouvelles technologies aidant, on lit de moins en moins de livres en papier, et on préfère les acheter sur Amazon.

M. Callais espère faire sa part pour aider à la survie du monde du papier. Bavard, aimant plaisanter des heures durant avec de parfaits inconnus, il se considère comme une relique d’une époque plus simple, où les gens n’étaient pas pressés et leurs yeux n’étaient pas rivés sur leurs iPhones. Il a encore un vieux téléphone de couleur beige raccordé à une ligne fixe, posé sur l’une des boîtes de son stand. En dessous, un écriteau proclame que “Lire nuit gravement à la bêtise!”.

Des livres cellophanés sur Ivan le Terrible et Voltaire se côtoient sur son stand. Mais comme on ne peut pas vivre que d’Histoire, explique-t-il, il inclut dans sa sélection des ouvrages sur Glenn Gould, le Feng Shui et les Pyrénées, apportant ainsi des touches de musique et de nature.

“Je travaille à l’ancienne”, raconte-t-il, sa voix filtrée par deux couches de masques. “Mes clients sont des gens que je rencontre sur les quais. Mon stand est une oasis de résistance aux machines qui remplacent tout”, ajoute-t-il. “C’est une philosophie de vie, et c’est ainsi qu’on veut vivre.”

M. Callais a bien un téléphone portable, mais il refuse de vendre ses livres sur internet. Certains de ses collègues sont “devenus modernes”, dit-il, et se mettent à la vente en ligne pour essayer de compenser l’effondrement de leurs revenus.

Elena Carrera a ouvert son stand l’année dernière, à proximité de l’Hôtel de Ville. À 30 ans, elle fait partie de la génération Instagram qu’on trouve désormais sur les quais.

Mme. Carrera fait environ 50% de ses ventes en postant des photos de sa marchandise sur son compte Instagram. Des badges fantaisie, des bandes dessinées d’Astérix, des numéros vintage de Playboy magazine et des biographies de Brigitte Bardot se côtoient aussi sur son stand. Parmi la dizaine de jeunes vendeurs qui ont récemment rejoint ce métier, beaucoup assurent l’essentiel de leurs ventes grâce à internet.

“On fait partie de la jeune génération qui s’est lancée là-dedans pour l’amour des livres, et c’est à nous de faire vivre le métier”, explique-t-elle.

“Mais pour y arriver, les bouquinistes doivent vivre avec leur époque”, affirme Mme. Carrera. “On ne peut pas être des dinosaures.”

M. Nosek, l’ancien ingénieur du son, a son propre site internet et a récemment créé bouquinistesdeparis.com pour que ses collègues puissent publier des photos de leurs livres et les vendre partout dans le monde. Mais les vendeurs les plus âgés — plus des deux tiers ont dépassé la soixantaine — ne maîtrisent pas suffisament les nouvelles technologies pour gagner en visibilité, et encore moins pour réussir à hisser en haut des pages de recherche dominées par des publicités de livres Amazon.

Pour l’instant, seuls cinq livres se sont vendus sur les 300 publiés sur le site, dit M. Nosek.

“On doit faire plus”, admet-il. Mais malgré tout, il continue d’espérer que le métier se relèvera, comme il l’a fait tant de fois par le passé.

Il fait remarquer que l’expression latine “fluctuat nec mergitur” fait l’en-tête du site des bouquinistes. C’est la vieille devise de Paris et signifie “Elle est battus par les flots, mais ne sombre pas”.

“Je n’aurais jamais pensé en arriver là”, dit-il en balayant du regard le trottoir déserté.

“Mais les bouquinistes sont là depuis le Moyen-Âge”, sourit-il. “J’aime à penser que le coronavirus n’aura pas raison de nous.”

Antonella Francini a contribué au reportage.

Source

What's your reaction?

Excited
0
Happy
0
In Love
0
Not Sure
0
Silly
0

You may also like

More in:World Events

Leave a reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *