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Pourquoi Les Politiciens Français Ne Cessent-Ils D’Évoquer La Criminalité?

PARIS — Dans la tour de Babel de la politique française, il y a au moins un point sur lequel tout le monde s’accorde: la criminalité est devenue incontrôlable.

La cheffe de file de l’extrême droite a récemment averti que la France était un “naufrage sécuritaire” qui sombrait dans “une véritable barbarie”. Une figure de la droite traditionnelle a comparé la situation à la dystopie ultraviolente d’ “Orange Mécanique”. À gauche, un candidat écologiste potentiel à la prochaine présidentielle qualifie l’insécurité d’“insupportable”.

Quant aux ministres du Président Emmanuel Macron, ils préviennent que le pays est en cours “d’ensauvagement” et promettent de durcir les mesures contre la délinquance et de combattre le “séparatisme” des musulmans radicaux.

Le seul ennui? Les chiffres de la criminalité, en réalité, ne progressent pas.

Les propres données du gouvernement indiquent que le nombre de crimes majeurs a globalement baissé depuis 10 ans, voire dans les trois dernières années. Même le pic atteint en 2019, 970 homicides, était inférieur aux 1 051 enregistrés en 2000. Globalement, la criminalité a augmenté entre les années 1970 et 1980, avant de baisser, puis de se stabiliser.

Comme ailleurs et à l’image de la campagne présidentielle aux États-Unis, la question de la criminalité est une façade qui permet d’esquiver d’autres débats – en France, sur l’immigration, l’islam, la race, l’identité nationale, et d’autres sujets brûlants qui divisent le pays depuis longtemps.

La virulence de la rhétorique actuelle fait suite à une flambée d’incidents cet été — dont des violences le 14 juillet, ou l’agression dans une laverie d’un homme de 44 ans qui avait demandé à un autre client de porter un masque — qui sont emblématiques, pour beaucoup, d’une année particulièrement terrible pour le pays.

L’économie française est encore sous le choc du confinement du printemps — un des plus stricts d’Europe — et son tissu social traditionnel est de plus en plus remis en question par certaines minorités raciales et ethniques, ainsi que par des femmes qui s’élèvent contre les injustices comme les violences sexuelles et policières.

“Disons les choses crûment. Pour la France, cet été fut un été meurtrier”, a déclaré Mme Le Pen, présidente du Rassemblement national d’extrême-droite, principale rivale de M. Macron à la dernière élection présidentielle et son adversaire présumé à la prochaine, en avril 2022.

Pourtant même au plus fort de la crise des Gilets Jaunes il y a deux ans, qui a vu les quartiers huppés de Paris soumis à des pillages et des dégradations hebdomadaires, la criminalité a très peu souvent été qualifiée de problème social majeur.

Le mouvement des Gilets Jaunes était majoritairement blanc. Cette année, la plupart des grandes manifestations françaises, qui se sont généralement déroulées dans le calme, s’inspiraient du mouvement Black Lives Matter et du meurtre de George Floyd aux États-Unis, qui a imposé la question des violences policières au premier plan de l’agenda politique.

Mme Le Pen estime l’insécurité actuelle directement issue de “la mise en cause systématique de la police par les campagnes “antiflics” de militants racialistes”.

Elle pose sur une affiche aux côtés d’un candidat à une élection législative partielle, prévue à la fin de ce mois, avec le message suivant : “Durant cet été 2020, plusieurs Français ont été tués par des racailles issues de l’immigration. Sans réaction politique, cela pourra arriver un jour à vos proches, vos frères, vos sœurs, vos enfants…”

De tout le personnel politique français, c’est Mme Le Pen qui se focalise le plus sur la question de la criminalité. Avec ses sympathisants au sein du Rassemblement National, elle lie directement ce phénomène à l’immigration venue d’Afrique, à laquelle elle s’oppose férocement et qu’elle décrit comme une menace à la civilisation française en y associant les mots d’“ensauvagement” et de “barbarie”.

À Rome, les Barbares n’avaient pas les mêmes valeurs que les Romains”, affirme Philippe Olivier, proche conseiller de Mme Le Pen et député européen. “Les Romains ont admis les Barbares à Rome. Rome a fini par s’effondrer”.

L’idée d’“ensauvagement” — longtemps un cri de ralliement de l’extrême droite — a même fini par être adoptée par certains ministres de M. Macron. “Une victoire idéologique”, se félicite M. Olivier.

“Cette thématique peut nous conduire à une victoire aux régionales et aux départementales, et aux élections présidentielles”, dit-il. “On est sur notre terrain. On joue à domicile.”

Dans un sondage diffusé la semaine dernière, 70% des personnes interrogées estiment que le terme “ensauvagement” est justifié pour décrire la situation sécuritaire en France. De manière plus significative, les appréciations positives du bilan sécuritaire de M. Macron sont en baisse: de 41% en avril 2018, elles sont passées à 32% en octobre dernier, pour tomber maintenant à 27%.

L’importance de l’enjeu de la criminalité dans l’électorat place M. Macron face à un dilemme: comment paraître intransigeant sur la criminalité sans recourir aux mots dont se sert l’extrême droite ?

Pour l’instant, M. Macron a évité d’émettre une opinion sur ce terme. Il s’est montré visiblement agacé la semaine dernière lorsqu’un journaliste l’a interrogé sur le terme “ensauvagement”, rétorquant que “ce qui importe, ce sont les actes”.

“Vous avez fait le Kamasutra de l’ensauvagement depuis 15 jours”, a-t-il raillé, faisant allusion aux efforts des médias d’analyser la question sous toutes ses variantes possibles.

Les chiffres de la criminalité ont augmenté à partir des années 1970 et jusque dans les années 1980 en raison d’une convergence d’événements. Économiquement, on assistait à la fin de trois décennies de croissance rapide communément appelées “Les Trente Glorieuses”.

Puis vint la crise pétrolière de 1973 avec son cortège d’instabilité économique, de récession et un chômage important qui touchait particulièrement les jeunes des classes populaires. Ces derniers se sont tournés vers la petite délinquance dont les chiffres ont gonflé, explique Laurent Bonelli, maître de conférences en science politique à l’Université Paris-Nanterre et spécialiste de l’histoire de la sécurité.

Démographiquement, la population française était jeune, d’un âge médian de 31 ans, le plus bas de l’après-guerre. Il est aujourd’hui d’environ 41 ans. Et la légalisation du regroupement familial en 1976 signa le début d’un afflux d’immigrés en provenance du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne.

Tous ces facteurs ont contribué à faire de la délinquance un sujet ultra-sensible et un marqueur récurrent des politiques présidentielles depuis la fin des années 1970.

“La sécurité est devenue un thème politique, avec des hommes politiques qui font du law and order leur marque de fabrique”, analyse Laurent Bonelli.

Le Rassemblement National, parti d’extrême droite jadis nommé Front National, émergea comme force politique au milieu des années 1980 sous l’égide du père de Mme Le Pen, Jean-Marie Le Pen.

En 2002, le candidat socialiste Lionel Jospin, favori au début de la campagne, ne parvint pas au second tour de l’élection présidentielle en raison de la faiblesse de ses prises de position sur les questions sécuritaires. C’est M. Le Pen qui prit part au duel final, une première, avant finalement de subir une défaite écrasante face au conservateur Jacques Chirac.

Mais lors de l’élection suivante, en 2007, M. Le Pen enregistrait de mauvais résultats, ses votes s’étant reportés sur un homme politique qui avait bien saisi l’importance de cet enjeu : Nicolas Sarkozy. Ministre de l’Intérieur, M. Sarkozy avait notamment déclaré qu’il nettoierait une banlieue peuplée d’immigrés — ou “quartier” — “au Kärcher”, du nom d’un nettoyeur à eau à haute pression utilisé pour effacer les tags.

En juillet dernier, bien conscient de l’importance électorale de la question de la criminalité, Mr. Macron choisissait comme ministre de l’Intérieur et chef de la police nationale un allié très proche de M. Sarkozy, Gérald Darmanin. Ce ministre est devenu le visage du gouvernement face à la criminalité et a aussi défendu sans remords l’emploi du terme “ensauvagement”.

Lors de sa campagne de 2017, M.Macron s’affichait comme candidat progressiste et avait réussi à esquiver les thèmes de la criminalité qui imprégnaient le discours de sa principale opposante Mme Le Pen.

On l’a cependant vu, ces douze derniers mois, glisser progressivement vers la droite pour solliciter un électorat devenu “plus conservateur, plus de droite”, analyse Vincent Martigny, professeur de science politique à l’Université de Nice.

“Il fait attention à ne pas perdre de points dans une course présidentielle qui a déjà commencé”, ajoute-t-il.

Les candidats de tous bords à la présidentielle — officiels ou pressentis — se ruent sur le sujet de la criminalité.

Les véritables chiffres de la criminalité sont les laissés-pour-compte de ces discours au langage chargé.

Christophe Soullez, chef de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, un organisme de surveillance financé par le gouvernement, confirme que depuis vingt ans “il y a effectivement une stabilité des violences en général”.

Les rapports annuels diffusés depuis 2006 par l’Insee — un institut gouvernemental, lui aussi — indiquent que les actes de violences physiques hors du domicile ont diminué de 8% entre 2006 et 2018. Les vols avec violences physiques ou menaces ont diminué de 61% sur la même période.

En 2017 et 2018, les deux dernières années accessibles, les vols avec violences physiques ou menaces ont diminué de 21%, tandis que les actes de violence physique en dehors du domicile ont augmenté de 7%.

Les violences sexuelles sont la catégorie connaissant la hausse la plus marquée sur la dernière décennie, avec des chiffres qui ont plus que doublé, selon les données de la police.

Mais cette progression reflète surtout une hausse du nombre de plaintes liée à une sensibilisation croissante aux violences sexuelles, encouragée par le mouvement #MeToo, dit Laurent Mucchielli, sociologue au CNRS spécialiste des violences et de la délinquance.

Au niveau international, le taux d’homicide par habitant de la France (1,16 pour 100 000 personnes en 2018) est peu ou prou identique à celui de la plupart des régions de Grande-Bretagne, selon des données de la Commission européenne, tandis que le taux en Allemagne est de 0,76. Le taux français reste bien inférieur à celui des Etats-Unis — 5 pour 100 000 personnes en 2018, d’après les chiffres du FBI.

Lorsqu’on lui demande pourquoi les données officielles contredisent l’existence d’une hausse de la délinquance, M. Olivier, du Rassemblement National d’extrême droite, accuse le gouvernement de falsifier les vrais chiffres depuis les années 1970.

“A tous les niveaux, on trafique les chiffres. On est comme des enfants qui se cachent les yeux et comme ça la réalité disparaît”, dit-il. “Mais je vais vous dire, la querelle des chiffres, nous on s’en fout. Fondamentalement, ça c’est des querelles de bac à sable.”

Antonella Francini a contribué à ce reportage.

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